La vie scolaire

Entretien avec Grand Corps Malade et Mehdi Idir, les co-réalisateurs du film.

> Le film disponible ici en pré-commande en DVD et Blu-ray (date de sortie prévue le 8 janvier 2020)

> Leur 1er film réalisé, "Patients", est disponible ici. 

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LORS DE LA SORTIE DE « PATIENTS », VOTRE PREMIER FILM, VOUS AVIEZ DÉJÀ CE PROJET EN TÊTE. POURQUOI UN SCÉNARIO SUR LE QUOTIDIEN D’UN COLLÈGE ?

GRAND CORPS MALADE : On avait envie de traiter de l’école, mais sans idée préconçue. Puis on a choisi le collège parce qu’en dehors de l’aspect scolaire, c’est là où tu te construis, tu vis tes premiers flirts, tu t’affirmes… Mehdi et moi avons adoré cette période.

MEHDI IDIR : C’est une période charnière qui nous a beaucoup marqués. Mais nos souvenirs datent des années 90. Il a fallu se remettre dans le bain, aller sur place pour observer. G.C.M. : Pour autant, on savait que des scènes vécues en 1994 pouvaient sonner justes en 2019. Certains de nos proches bossent dans l’éducation. Et moi j’ai animé des Ateliers Slam dans des collèges. On avait remarqué qu’il y avait des constantes.

VOUS AVEZ ÉCRIT LE SCÉNARIO ENSEMBLE. AUTOUR DE QUEL AXE L’AVEZ-VOUS CONSTRUIT ?

M.I. : Les personnages. On a songé aux potes acteurs avec qui on a envie de travailler : Alban (Ivanov), Soufiane (Guerrab), Moussa (Mansaly), Badr (Iffach). On a démarré avec 6 ou 7 scènes que l’on tenait à placer. Des séquences inspirées de moments vécus ou observés, d’autres nourries d’anecdotes qu’on nous a racontées. Puis on s’est demandé ce qu’on pourrait apporter par rapport aux films déjà réalisés sur ce thème. Pendant notre observation, on a constaté qu’un conseiller principal d’éducation (CPE) est à la croisée des chemins. Entrer dans l’histoire par son biais permettait de connecter les histoires entre elles. Un CPE traite 10 problèmes différents par heure. Il est en contact avec les parents, les élèves, le personnel administratif, les professeurs...

G.C.M. : On a également découvert le caractère éminemment social du métier. On a demandé à ceux qui l’exercent ce qui les a marqués. Ce n’est pas la violence mais la misère de beaucoup de familles du quartier. On a su assez vite que nos personnages principaux seraient Samia, une CPE et Yanis, l’élève qu’elle prend sous son aile. Leur histoire est devenue le fil rouge du scénario.

COMMENT AVEZ-VOUS BÂTI LES PERSONNAGES ?

G.C.M. : Pour qu’ils soient crédibles, on s’appuie sur des personnes existantes. Celui de l’élève qui tisse des mensonges toujours plus énormes pour expliquer ses retards s’inspire d’une légende de Saint-Denis. Un certain Farid, capable de raconter qu’il a volé un hélicoptère. Celui de Samia s’est construit à partir de ce qu’on a pu observer notamment chez les CPE. On aime tellement Soufiane Guerrab humainement et artistiquement qu’on a failli lui confier le rôle. Mais on tenait à ce qu’il soit féminin, alors on lui a donné le second : celui de Messaoud. Ce prof de maths respecté des élèves, autoritaire et chambreur s’inspire de la personnalité d’un pote : un agrégé de physique né à Saint- Denis qui a toujours voulu y enseigner. À l’opposé de cet enseignant idéal, il y a le prof antipathique. Sur la première version du scénario, il était un peu caricatural. On l’a réécrit pour lui apporter de la nuance. Au casting Antoine Reinartz a amené une humanité supplémentaire.

M.I. : Il l’a joué d’une façon qui génère beaucoup d’empathie. Au point que tu as plus envie d’aider ce prof en difficulté que de le détester. Quant à Yanis, c’est le personnage qu’on a le plus cherché.

G.C.M. : En travaillant à lui donner de la profondeur, on a injecté petit à petit des éléments de l’enfance de Mehdi. Jusqu’à ce que l’on réalise que c’était son parcours que l’on était en train de raconter.

M. I. : L’histoire d’un élève dont le père est en prison a débloqué l’écriture. Que Samia s’attache particulièrement à lui devenait logique. Mais à aucun moment je n’ai pensé : « PATIENTS c’est l’histoire de Fabien, à présent c’est mon tour. » Jamais je n’ai parlé du fait que mon père était un voyou. Seul Fabien était dans le secret. Lorsqu’à 6 ans tu connais les parloirs et les perquisitions, à moins d’avoir un ego surdimensionné, tu n’imagines pas que ce pourrait être intéressant à raconter.

APRÈS LE SUCCÈS DE « PATIENTS », DANS QUEL ÉTAT D’ESPRIT AVEZ-VOUS ABORDÉ « LA VIE SCOLAIRE » ?

G.C.M. : En bossant autant. On ne s’est pas dit : « C’est bon ! On sait faire du cinéma. »

M. I. : On a appliqué la même méthode. Une méthode issue de nos expériences sur les clips qu’on tournait en un jour, sans budget, ce qui oblige à beaucoup travailler en amont.

G.C.M. : Pour chaque scène, on a effectué un découpage technique dans le détail : « Où met-on la caméra ? Pourquoi ? Comment ? Quel mouvement ? » Pour les personnages, on a réfléchi à leurs tenues, leurs coiffures. On voulait présenter nos envies aux chefs de poste de façon précise. Eux, en retour, nous ont fait des propositions. Je suis toujours aussi fasciné par leur professionnalisme. On a eu la chance de travailler avec la même équipe que pour PATIENTS.

M. I. : PATIENTS n’a pas non plus modifié notre envie de tourner avec des acteurs peu connus. On aurait pu être tenté de réaliser LA VIE SCOLAIRE avec des stars. Mais ce n’est pas le cinéma qu’on veut faire. Sur PATIENTS, malgré la difficulté à financer un film sans têtes d’affiche, nos producteurs Éric et Nicolas Altmayer, tout comme Jean-Rachid, nous ont suivis. Alors on est reparti sur le même schéma.

COMMENT ZITA HANROT VOUS A-T-ELLE CONVAINCUS DE LUI CONFIER LE PREMIER RÔLE ?

M. I. : Elle avait le ton juste... que ce soit sur une scène où elle s’embrouille avec son mec, ou une autre dans laquelle elle est dans son rôle de CPE.

G.C.M. : Celui qu’on a pu observer chez le cousin de Mehdi qui exerce ce métier : un ton à la fois pédagogique et une autorité naturelle. Quant à la scène où elle pleure, Zita nous a littéralement scotché.

POUR INTERPRÉTER YANIS, VOUS AVEZ CHOISI LIAM PIERRON. QU’EST-CE QUI A FAIT LA DIFFÉRENCE CHEZ LUI?

G.C.M. : Son regard. On avait écrit le personnage d’un élève chambreur, souriant, dynamique, intelligent, toujours dans le débat d’idées. Lors du casting, on a rencontré beaucoup de gamins dotés de tchatche et avec un beau sourire. Liam ne devait pas le passer. Il accompagnait un copain. L’assistant du directeur de casting lui a proposé de faire un essai. En le visionnant, son regard empreint de mélancolie nous a frappé. Il permet de saisir que derrière l’élève facétieux, il y a un gamin qui souffre. D’ailleurs dans la scène où sa mère est convoquée, rien qu’à la façon dont il la regarde, on comprend qu’il l’aime et qu’il s’excuse.

QUELLES ÉTAIENT VOS PRIORITÉS SUR CE TOURNAGE ?

G.C.M. : D’abord les comédiens. On accorde beaucoup d’importance à leur jeu et on répète beaucoup avec eux. Chaque fois qu’on refait une scène, c’est parce qu’on pense obtenir une émotion juste.

M. I. : La seconde priorité était d’intégrer les habitants de la cité où on a tourné, celle des Francs-Moisins à Saint-Denis. On a recruté plus de 200 personnes dont une centaine d’enfants. L’été, la plupart ne partent pas en vacances et ne font rien de leur journée. Sur 5 personnages principaux, 3 sont issus du quartier, comme tous les figurants.

G.C.M. : C’était valorisant pour les gosses d’avoir été choisis, de devenir comédien avec un salaire. On leur a fait sentir qu'on avait besoin d'eux. Ils se sentaient importants, respectés et avaient envie de bien faire.

C’EST LA PREMIÈRE FOIS QUE VOUS DIRIGEZ DES ENFANTS ET AUCUN N’EST ACTEUR. COMMENT LES AVEZ-VOUS PRÉPARÉS ?

G.C.M. : En répétant toutes les scènes durant 15 jours dans une classe. On était curieux de voir comment allaient réagir ces 25 élèves dont aucun ne sait ce qu’est le cinéma. Il fallait qu’ils soient en confiance, connaissent leur texte et que les figurants jouent le jeu d’une classe qui fout le bordel. Le groupe a existé dès les répétitions.

M. I. : On se demandait si les enfants seraient capables de rejouer 20 fois la même scène avec des caméras braquées sur eux. Dès le premier jour de tournage on s’est dit : « Ok, ça roule. »

G.C.M. : Pourtant en pleine canicule avec 45 degrés à l’intérieur des classes, c’était intenable. Mais même lorsqu’il a fallu jouer une journée d’automne et leur faire porter des manches longues, aucun ne s’est plaint de devoir refaire des prises.

QU’AVEZ-VOUS PARTICULIÈREMENT APPRÉCIÉ EN TRAVAILLANT AVEC EUX ?

G.C.M. : La fraîcheur de leur jeu. C'est la magie des gamins. Ils sont vifs, intelligents, comprennent vite, s'approprient le texte et amènent le rôle ailleurs. Je ne veux pas dénigrer le travail des pros, mais parfois on a le sentiment que certains acteurs comprennent ce que tu attends et te le servent. Les gamins eux, restent eux-mêmes.

M. I. : Ils ne sont pas formatés, lisent la scène et tentent un truc sans verser dans le cliché.

G.C.M. : C’est aussi grâce au travail de David Bertrand, le directeur de casting. David est la pièce maîtresse du film avec Laure Gardette, notre monteuse.

COMME DANS « PATIENTS » ON RETROUVE VOTRE PROPENSION À ALTERNER HUMOUR ET GRAVITÉ. QU’EST-CE QUI INSPIRE VOS CHOIX ?

G.C.M. : Tout est source d’influence. Dans PATIENTS c’était notamment la réalité d’un lieu où l’humour règne malgré les drames. Ici c’est pareil. S’il y a bien un endroit où, malgré le contexte social, ça déconne, où même les adultes rient des conneries des gosses... c’est bien un collège de banlieue. Sinon on s’inspire de musiques, de séries, du cinéma qu’on aime ou qu’on n’aime pas, de ce qu’on observe, ce qu’on vit. Cette énergie-là, on a envie de la retrouver dans le film.

M. I. : Le cinéma est parfois trop cloisonné. Les films sont souvent dramatiques ou drôles, alors que dans la vie, on peut rire dans un moment de drame. Dans la 2ème partie du film, on aborde les enjeux dramatiques, mais les scènes restent émaillées de vannes.

G.C.M. : On adore l’ascenseur émotionnel. Une émotion met en valeur celle qui se trouve à son opposé. Si tu ris dans une scène et que la suivante est émouvante, tu seras d’autant plus pris. Cet équilibre on le soigne au scénario, pendant le tournage et au montage.

LA MUSIQUE TIENT UNE PLACE IMPORTANTE. QU’AVEZ-VOUS DEMANDÉ À ANGELO FOLEY QUI A COMPOSÉ LA BO ?

M. I. : L’idée générale, comme pour le film, était que le résultat ne soit ni trop gai ni plombant.

G.C.M. : Angelo sait manier cet équilibre comme peu de gens. Il nous a proposé deux thèmes forts. Dans les nappes, les sonorités sont rugueuses. On y sent une certaine gravité. Mais avec 2 ou 3 notes, Angelo amène de la lumière.

M. I. : Pour le reste, tous les morceaux qui sont dans le film étaient dans le scénario. On écrit en écoutant de la musique. Sur certaines scènes, on sait déjà quels sons on veut placer.

QUELLES QUESTIONS SOUHAITIEZ-VOUS SOULEVER À PROPOS DE L’ÉDUCATION DANS LES BANLIEUES SENSIBLES ?

G.C.M. : Pourquoi c’est si difficile ? Pourquoi le système échoue encore trop souvent ? On n’a voulu taper sur personne : ni les enfants, ni le personnel encadrant, ni les parents. Quant au système, s’il est loin d’être parfait, on ne peut pas tout lui mettre sur le dos. Mais alors d’où vient le problème ? Le personnage de Messaoud avance un début de réponse : « Le contexte est plus fort que nous. »

M. I. : Une fois ce constat fait, il ajoute aussitôt : « Maintenant qu’est-ce qu’on fait, on baisse les bras ? ».

EN QUOI LE COLLÈGE AURA-T-IL ÉTÉ UNE PÉRIODE CHARNIÈRE POUR VOUS ?

M. I. : Comme Yanis, j’y allais pour rire avec les copains. Même si les professeurs étaient cool, parce qu’ils croyaient en mon potentiel, je m’ennuyais. J’ai poursuivi mes études jusqu’à la fac, mais dès la fin du collège j’ai su que l’école, ce n’était pas pour moi et la rue non plus. J’ai découvert le cinéma grâce à mon père qui me montrait des films et m’a mis entre les mains une caméra qu’il avait volée.

G.C.M. : Je me reconnais dans ces gamins. J’étais bon élève mais avec des avertissements de conduite. Par peur de la réaction de mes parents, je m’arrangeais pour ne pas franchir les limites de l’insolence. C’est à cette période, entre 11 et 15 ans, que j’ai pratiqué plusieurs sports. À la sortie du collège je savais que je voulais devenir basketteur. Après, il y a les virages de la vie...

COMMENT VOUS SOUVIENDREZ-VOUS DE CE TOURNAGE ?

G.C.M. : Comme d’un bel été aux Francs-Moisins. On y a passé 7 semaines idéales. Pourtant c’est une cité réputée difficile. Le mois précédent le tournage il y eu des incendies criminels, le gymnase avait brûlé. Mais on a eu un bon contact avec les habitants. Entre 2 prises on riait avec les enfants. Parfois je n’avais pas l’impression que la différence d’âge était si importante. Mehdi et moi sommes aussi de grands gamins. Le dernier jour de tournage sur une scène d’extérieur, se trouvaient une centaine de résidents de la cité. Tous ont applaudi les acteurs. L’ambiance du collège et la communion avec les habitants auront été magiques.

M. I. : Tourner dans mon ancienne école et raconter des histoires qui se sont déroulées dans la cité où j’ai vécu était émouvant. Mais surtout, voir les habitants heureux qu’on parle de leur quotidien et de figures du quartier depuis disparues, c’était motivant. On se disait qu’il fallait qu’on réalise un bon film. Depuis, on est resté en contact avec les gosses.

G.C.M. : En attendant la sortie du film, Liam – qui incarne Yanis – me suit en tournée. Pour les autres, on leur a trouvé des stages de théâtre et David Bertrand leur propose des castings.

M. I. : Si on pouvait aider à faire dévier la route de l’un d’eux, ce serait vraiment gratifiant.

DE TOUS LES COMMENTAIRES QUE POURRAIENT SUSCITER LE FILM, QUEL EST CELUI QUI VOUS TOUCHERAIT LE PLUS ?

G.C.M. : Cela dépend de qui le tient. De la part de ceux qui connaissent l’ambiance du collège et des cités, qu’ils disent : « Ça sonne vrai ». Notre but était de réaliser un film que l’on aimerait voir. Un film où l’on rit, où l’on éprouve des émotions, avec des acteurs qui jouent bien.

M. I. : On a déployé toute notre énergie pour atteindre cet objectif. Aujourd’hui le cinéma coûte cher. Que le spectateur puisse penser : « Les 10€ que j’ai dépensés ont servi à quelque chose, les gars ont travaillé et ne se sont pas foutus de nous », ce serait magnifique.


Copyright photos : Laetitia Montalembert © Gaumont – Mandarin Production – Kallouche Cinéma et © Gaumont – Mandarin Production – Kallouche Cinéma